En voyage à Dijon avec… Jean des Vignes Rouges

Jean des Vignes Rouges est le nom de plume de Jean Taboureau, écrivain bourguignon né à Bligny-lès-Beaune le 28 avril 18791 et décédé à Versailles le 14 août 1970.

Originaire d’une famille de vignerons, il se tourne pourtant vers une carrière militaire en s’engageant au 86e Régiment d’Infanterie puis intègre l’école de Saint-Maixent en 1902. Parallèlement, il suit des cours de droit et obtient sa licence en 1906. Il reste toutefois attaché à ses origines comme le démontre son livre Adieu mes vignes.

Jean Taboureau enseigne ensuite à Saint-Maixent puis à Saint-Cyr où on retrouve parmi ses élèves Charles de Gaulle ou le futur maréchal Juin. Engagé dans la Première Guerre mondiale, il se retrouve notamment sur le front de la Somme en 1916 et crée des revues comme la Revue du Front et Le Souvenir. Cette expérience de guerre lui inspire son premier ouvrage, Bourru, soldat de Vauquois, couronné par l’Académie française.

C’est à l’âge de quinze ans que Jean Taboureau se rend à Dijon en , attirée par la capitale bourguignonne et par l’amour du cyclisme naissant, un sport qu’il pratique et dont il est réellement adepte. Grâce à sa publication dans le numéro 59 de Pays de Bourgogne, nous allons pouvoir parcourir Dijon aux côtés de cet écrivain en herbe qui va rejoindre son frère aîné, Emile2, vicaire à Notre-Dame. Notons qu’il effectue le trajet à bicyclette.

Le texte s’ouvre par la phrase suivante :

« Maman répète souvent que j’ai des idées baroques. Celle-ci par exemple : Paris devrait être capitale de l’Europe et Dijon capitale de la France. » On retrouve ici l’antique fierté bourguignonne qui garde en mémoire la grandeur de l’État bourguignon des ducs Valois.

Mais attention, pour Jean des Vignes Rouges, si Dijon prend des allures de capitale française, c’est aussi parce qu’elle accueille une compétition de premier plan aux yeux de l’auteur : « En effet, depuis quinze jours, les journaux annoncent que, dans cette ville, va se dérouler un match entre les deux plus célèbres champions cyclistes du monde, Morin, Jacquelin. »

Ces champions, aujourd’hui quelque peu tombés dans l’oubli, étaient de vraies stars de l’époque. Ludovic Morin (1873-1930) est en train de devenir un grand coureur, il gagnera plusieurs prix en 1895. Edmond Jacquelin, quant à lui, est un peu le régional de l’étape : il est né à Santenay le 31 mars 1875 et mourra à Paris en 1928.

L’idée de voir s’affronter les deux hommes sur la piste du vélodrome de Dijon : « Ici, à Bligny, la nouvelle a enfiévré les jeunes. Il faut aller voir ça ! Dijon en est, paraît-il secoué jusqu’aux tripes (…) Nous voici une douzaine de gamins à bicyclette sur la route de Dijon (…) Aux abords du vélodrome, que de monde ! Toute la ville a compris que Morin-Jacquelin sont des noms qui font monter dans les cervelles des images de gloire… »

L’auteur fait transparaître sa ferveur et celle du public dans son récit : « Le vélodrome est comme une immense cuve où fermente un vin suralcoolisé (…) Dijon incarne toutes les violences des luttes pour la vie, pour la Gloire. C’est bien la capitale de la France ! » Étonnamment, Jean des Vignes Rouges ne donne pas le nom du vainqueur du duel comme si seule l’émotion comptait au-delà de la compétition.

Pour se remettre de ses émotions, Jean des Vignes Rouges plonge dans la bibliothèque de son frère et ouvre un ouvrage, dont hélas il ne cite pas le titre, qui évoque l’histoire de Dijon. Il fait une comparaison inattendue entre les batailles et tensions de l’Histoire et les compétitions sportives : « les mêmes cris que j’ai entendus au vélodrome (…) Alors, les hommes sont donc toujours les mêmes ? Acharnés à dépasser le voisin dans la course à la gloire ? Je tourne les pages… ils en mettent vraiment un coup ces anciens sur le vélodrome de l’Histoire ! »

Pour lui, les ducs de Bourgogne sont « des champions qui portent sur leur brassard des noms flamboyants : Jean Sans Peur, Philippe le Hardi, Charles le Téméraire (…) ce dernier, enragé de sport alla jusqu’en Lorraine pour essayer de battre je ne sais quel rival. » Pour lui, toute l’histoire de Dijon est un grand match sportif.

Ce n’est qu’après sa journée au vélodrome et sa soirée de lecture que Jean des Vignes Rouges sort visiter Dijon et nous offre ainsi un parcours touristique et sensible. Il commence logiquement par l’église Notre-Dame puisque son frère vicaire réside à côté : « Ah, ces colonnes ! On dirait des jets d’eau subitement gelés. Et toutes ces figures de personnages de pierres ! Les a-t-on alignés pour qu’ils ne se disputent pas la meilleure place ? » Même s’il s’extasie devant Notre-Dame, il indique un peu plus loin préférer Saint-Michel.

Après avoir observé quelques monuments, Jean des Vignes Rouges s’intéresse aux êtres humains : « Drôles de gens ces Dijonnais ! On ne sait jamais vers quoi ils courent si vite ! » De manière assez classique, l’auteur oppose la froideur des gens des villes à la chaleur de ceux des campagnes. Il apprend toutefois très vite à aborder les femmes dijonnaises, ce dont il ne se prive pas. Il continue ses rencontres : « Et puis d’autres passants surgissent, à tous les coins de rues, astiqués, peignés, distingués, intelligents. Il me semble que les Dijonnais appartiennent à une race tombée d’une étoile par la Volonté de Dieu. Ça doit être le bon vin qui leur donne cet air-là ? Et vous savez qu’ils en vendent à tout l’univers ! » Ce passage est intéressant car il montre l’importance du commerce du vin à Dijon à la fin du XIXe siècle. Les mœurs dijonnaises semblent aussi surprendre quelque peu le jeune homme : « je vois parfois un homme et une femme se dire des mots qui font rire. Tout en feignant de regarder un étalage, je comprends très bien qu’ils se disent des choses qui feraient fulminer le curé de Bligny s’il les entendait. Pourtant personne n’a l’air scandalisé : c’est donc moi qui suis un nigaud ? ». En bon observateur de ses contemporains, il se pose sur un banc place Darcy et profite des conversations dont il saisit quelques bribes. Il s’émerveille d’ailleurs de la beauté du jardin : « Magnifique ! Des jets d’eau, des pelouses, des allées de sable fin, sur lesquelles on marche comme sur un tapis. »

Jean des Vignes Rouges se promène et admire « les beautés architecturales ». Il entre dans Saint-Bénigne : « Ah, les Dijonnais ne sont pas des trapiats quand il s’agit de loger le Bon Dieu. » En sortant, il regarde le clocher : « qui lance mes pensées jusqu’à cent mètres en haut. Il a l’air d’une grande aiguille à tricoter les nuages pour faire des écharpes. » Il n’a pas de mots assez dithyrambiques pour dire que « l’ancien château des Ducs de Bourgogne est le plus beau de France ». Il visite ensuite le Musée et s’émerveille devant les tombeau des Ducs : « je comprends maintenant pourquoi mes ancêtres devaient trembler en songeant aux Ducs de Bourgogne. Là, sous le marbre et la pierre sculptée, je les entends gronder, commander, ficher tout le monde au garde à vous (…). »

Continuant sa flânerie à travers les rues, notre jeune homme tombe sur la maison natale de Jacques Bénigne Bossuet, regarde avec intérêt « de vieilles maisons ». Il cherche le Bareuzai sans pour autant le trouver. La même mésaventure l’empêche de voir le puits de Moïse. Pourtant, « je dirai tout de même que je l’ai admiré. » Hors de question de revenir au village sans avoir vu les éléments phares connus de tous, il suffit donc de travestir la réalité ! Ces quelques mots révèlent déjà une conscience touristique de ce qui est considéré comme devant être vu dans une ville lors de son passage, même à la fin du XIXe siècle.

Notre jeune Jean des Vignes Rouges est également ébahi devant les vitrines des commerces dijonnais : « chez un épicier, je remarque des rangées de pots de moutarde de Dijon. Je sais combien c’est une denrée précieuse car, chez nous, à Bligny, un repas du soir, c’est toujours la soupe au lard et, vous le savez peut-être, il est assez difficile de manger un morceau de lard si on ne met pas dessus une bonne couche de moutarde de Dijon. » Outre son intérêt pour les épiceries, ce passage montre les habitudes culinaires des familles rurales de cette époque. Après les épiceries, Jean s’extasie devant les librairies : « quand je serai grand vraiment, j’achèterai des livres pour apprendre l’orthographe et la manière de causer avec les dames. » Le jeune homme est bien conscient de ses lacunes, lui qui a quitté l’école à quatorze ans et soupçonne qu’un peu d’érudition ne lui nuirait pas dans ses entreprises de séduction qui, décidément, travaillent beaucoup notre adolescent.

Avant de partir, notre futur écrivain tient à voir « le Parc, ce fameux bois où l’on respire un air pur comme du vin bien soutiré. J’y vais… Une avenue bordée de maisons de millionnaires ! Superbe ! (…) Le Parc ! Ah là, je m’y connais en arbres. Sûrement dans ces bois là, on ne fait pas de coupes tous les 25 ans comme dans la forêt de Bligny. Résultat, des arbres géants qui ont l’air de vieux grands papas gâteaux et vous disent : asseyez-vous. Respirez ! Rêvez ! »

De retour dans son Bligny natal après quarante kilomètres de vélo, Jean des Vignes Rouges raconte ses visites et distribue les souvenirs collectés pour sa famille. A peine arrivé, il part aider son frère dans la vigne de Presle : « le mildiou à battre ! C’est encore une manière de protéger les beautés de la Bourgogne. »

Ainsi se termine ce texte d’un jeune bourguignon, fils de vigneron, amateur de sport cycliste en visite à Dijon en 1894. Son récit est une belle évocation de la vie dans les rues de la ville, des commerces et des principaux monuments mais l’étude de son texte en dit beaucoup sur l’auteur lui-même et sa perception de ce qui l’entoure.

Si vous souhaitez retrouver l’intégralité de ce texte, vous pouvez consulter le numéro 59 de la revue Pays de Bourgogne, datant du 4e trimestre 1967.

1Il est fils de François Taboureau (1840-1891), vigneron et de Jeanne-Marie Céline Fournier (1847-1931). Jean Taboureau épouse Camille Vierray en 1912.

2Emile Joseph Stanislas Taboureau est né en 1868 à Monthelie.

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