En voyage à Dijon avec… Stendhal

C’est dans son ouvrage Mémoires d’un touriste, publié en 1838 en deux tomes, que Stendhal évoque son passage à Dijon.

C’est en se rendant à Chaumont que le romancier s’arrête une première fois dans la capitale des Ducs de Bourgogne. Son séjour est bref puisqu’il ne passe qu’une heure en ville : « le temps qu’il faut pour monter sur la vieille tour de l’ancien palais de ces ducs de Bourgogne que M. de Barante mit à la mode il y a quelques années1»

Stendhal met ici à profit ses lectures historiques et s’empresse, malgré le peu de temps dont il dispose de grimper à la Tour Philippe le Bon. Notre voyageur est matinal puisqu’il précise qu’il est « cinq heures et demie du matin » mais cela ne l’empêche pas de trouver quelqu’un pour lui faire visiter la Tour qu’il décrit sommairement : « Cette tour carrée fut achevée sous Jean-sans-Peur. Il la fit considérablement exhausser lors de ses démêlés avec les Orléanais. Il voulait découvrir de loin le plat pays et se garantir des surprises. On remarque à la clef de la voûte le rabot que ce prince prit pour devise, lorsque le duc d’Orléans (qu’il fit assassiner plus tard) choisit pour la sienne un bâton chargé de nœuds. » Stendhal ne dit rien du paysage aperçu en haut de la Tour, il choisit de s’intéresser aux symboles ducaux et à l’aspect historique plutôt qu’à l’aspect esthétique de l’endroit.

Notre voyageur rentabilise son heure dijonnaise en se rendant, à l’invitation de son guide, au Musée de Dijon – toujours à cinq heures du matin ! Ce sont avant tout les tombeaux des ducs et particulièrement les pleurants qui retiennent l’attention du visiteur :

« Dans ce musée, au milieu de beaucoup de médiocrités, j’ai rencontré soixante-dix petites figures de marbre, hautes tout au plus d’un pied ; ce sont des moines de différents ordres. L’expression de la peur de l’enfer, de la résignation et du mépris pour les choses de la terre y est vraiment admirable. Plusieurs de ces moines ont la tête cachée par leur capuchon rabattu, et les mains dans leurs manches : le nu ne s’aperçoit point, et malgré cela ces figures sont remplies d’une expression grave et vraie. La religion est belle dans ces marbres. Une telle statue eût bien étonné Périclès. Ces petites figures entouraient les tombeaux des ducs de Bourgogne aux Chartreux de Dijon. Il y a un saint Michel bien curieux par la façon dont il est armé.

Tombeau de Jean Sans Peur, Archives municipales de Dijon, 4Fi 1551

J’ai vu rapidement, parmi les tableaux, une Mort de saint François, par Augustin Carrache ; un saint Jérôme, du Dominiquin, et un paysage de Gaspard Poussin, qui devrait bien enseigner à nos paysagistes à être moins pincés. Un seul, que j’admire, fait reconnaître les arbres qu’il dessine ; mais aussi M. Marilhat2 est allé étudier les palmiers en Arabie.

J’ai remarqué une bonne copie de l’école d’Athènes, fresque sublime, que nous connaissons à Paris par l’excellente copie que M. Constantin en a faite sur porcelaine. »

Lorsque Stendhal repasse à Dijon en mai, il retourne au Musée qu’il visite de nouveau au pas de course sans manquer d’ajouter un commentaire quelque peu méprisant pour les musées de province par rapport à la capitale. Qu’il s’agisse des arts picturaux ou de la littérature, Stendhal fait preuve d’une belle dose de condescendance :

« En repassant par Dijon, j’ai revu le musée en une demi-heure, comme la première fois. On prépare une exposition des tableaux du pays, ils seront plus exagérés et plus empesés que ceux de Paris. On peut juger de l’art en province par les articles de littérature de la Revue des deux Bourgognes3, que je viens d’acheter à Dijon. Je n’y ai trouvé de français que les lettres du président de Brosses4. »

A cette occasion, Stendhal se lance dans une description ethnographique des Dijonnais plutôt radicale puisqu’il sépare les habitants en deux groupes distincts : les Kimris et les Gaels. Cette terminologie est reprise des travaux d’Amédée Thierry qui en est, en quelque sorte, l’inventeur du concept dans son ouvrage L’Histoire des Gaulois dont le premier volume paraît en 1828. Cette division raciale typique du XIXe siècle est ensuite reprise par William Edward dans son essai Des caractères physiologiques des races humaines considérées dans leurs rapports avec l’histoire paru en 1829 et dont on sait par ailleurs que Stendhal l’a lu5 :

« Il y a, ce me semble, deux races d’hommes bien distinctes dans les rues de Dijon, les Francs-Comtois, grands, élancés, lents dans leurs mouvements, à la parole traînante, ce sont des Kimris ; ils font un contraste parfait avec les Gaels, dont j’ai reconnu souvent ici la tête ronde et le regard plein de gaieté. »

Heureux les artistes de Dijon s’ils plaisent à la société parlementaire, c’est la classe qui en ce pays forme l’aristocratie ; on lui accorde beaucoup d’esprit. »

Après ces considérations sociologiques, Stendhal continue à découvrir les monuments dijonnais :

« J’ai vu en courant la grande salle du parlement de Bourgogne, Saint-Bénigne, dont la voûte est à quatre-vingt-quatre pieds d’élévation et le coq à trois cents pieds. Au portail, on voit un bas-relief de Bouchardon ; c’est le martyre de saint Étienne, qui m’a rappelé le portail du midi de Notre-Dame de Paris. Notre-Dame de Dijon est de 13546 ; c’est un gothique très-orné. J’ai remonté sur la haute tour commencée en 1367 par Philippe le Hardi, et achevée par Charles le Téméraire. J’ai fini par la maison de Bossuet ; était-il de bonne foi ? »

Sans transition, l’auteur digresse ensuite sur des questions politiques qui permettent d’évoquer une figure proche de son père, l’ancien préfet de Côte d’Or Honoré Riouffe. Là encore, les dates données par Stendhal sont fausses mais ces quelques lignes reflètent la complexité de la gestion politique du premier XIXe siècle et montre déjà les ravages des épidémies, ici le typhus.

« En courant la poste, j’ai appris des anecdotes curieuses sur M. Riouffe, préfet de la Côte-d’Or vers 18027, et qui fut l’ami de mon père. On connaît son agonie de trente-six heures ; il était plein de courage. Ce préfet, d’un esprit si aimable, et que l’on eût dit né seulement pour faire le charme de la meilleure compagnie, osait résister à l’empereur et répondre vertement aux ministres qui lui demandaient des injustices ; aussi fut-il à peu près destitué à Dijon : mais après quelques mois l’empereur le rappela au affaires et l’envoya à Nancy.

Un jour, il apprend que plusieurs chariots chargés de malades attaques du typhus sont arrêtés à la porte de l’hôpital, parce que personne ne veut aider les malades à gagner leurs lits. Il y court, transporte plusieurs malades dans ses bras, et trois jours après il était mort. Ce qui scandalisera bien des gens, c’est que M. Riouffe n’avait jamais été ni grave, ni empesé, ni hypocrite. Dijon a été heureuse en préfets ; après M. Riouffe elle eut M. Mole8. »

Après ces considérations politiques, Stendhal reprend son observation de l’architecture et de l’art dijonnais. Il décrit une ville qui n’a pas encore été bouleversée par les immeubles haussmanniens et dont les maisons ont encore un aspect ancien et presque rural. Les Pleurants semblent avoir fasciné notre homme qui retourne les contempler de nouveau et s’essaie à des comparaisons stylistiques :

Plan de Dijon et ses environs, 1839, Archives municipales de Dijon, 4Fi 1539

« Dijon, qui pour l’esprit n’a de rivale en France que Grenoble, est une ville composée de jolies maisons bâties en petites pierres carrées, mais elles n’ont guère qu’un premier étage et un petit second. Cela donne l’air village. C’est bien plus commode, plus sain, etc., que des maisons de cinq étages ; mais il n’y a plus de sérieux, de style, on est au village. J’ai voulu revoir les jolis petits moines en marbre de dix pouces de haut ; il faut souvent aller chercher leur figure au fond de leur capuchon (comme dans les statues de Notre-Dame de Brou). »

Stendhal décrit ensuite brièvement le tempérament des Bourguignons qu’il croise sur les routes près de Dijon :

« Les hommes que je contre-passe sur les routes, près de Dijon, sont petits, secs, vifs, colorés ; on voit que le bon vin gouverne tous ces tempéraments. Or, pour faire un homme supérieur, ce n’est pas assez d’une tête logique, il faut un certain tempérament fougueux »

Le paragraphe suivant est intéressant à plus d’un titre : il nous replace dans un Dijon beaucoup plus petit qu’aujourd’hui où le nombre d’habitants est de peu supérieur à l’actuelle commune de Beaune. Stendhal porte ensuite Dijon aux nues en comparant les talents qui y sont nés avec ceux de Lyon, même si, il faut bien le reconnaître, il n’est pas très objectif :

« Dijon, petite ville de trente mille âmes, a donné à la France Bossuet, Buffon, Crébillon, Piron, Guiton-Morveau, Rameau, le président de Brosses, auteur des Lettres sur l’Italie ; et de nos jours madame Ancelot9 : tandis que Lyon, ville de cent soixante-dix mille habitants, n’a produit que deux hommes : Ampère et Lémontey10. »

Stendhal, aimant décidément les anecdotes et les rivalités, évoque ensuite avec une sorte de gourmandise les oppositions anciennes entre Dijon et Beaune. Cela lui permet de convoquer la figure d’Alexis Piron11 :

« L’animosité des gens de Chaumont contre ceux de Langres n’est rien si on la compare à celle des habitants de Dijon contre les Beaunois. À en croire les Dijonnais, l’air seul de Beaune est abrutissant, et c’est à qui racontera les simplicités beaunoisesles plus ridicules. On peut voir le Voyage à Beaune12, par Piron. Piron, après s’être moqué des Beaunois pendant deux ans, eut la témérité de venir à Beaune : il pensa lui en coûter cher, ainsi qu’il le dit lui-même.Il alla au spectacle ; il fut reconnu dans le parterre, les jeunes gens montèrent sur le théâtre et l’accablèrent d’injures. On eut bien de la peine à commencer la pièce, elle allait s’achever sans encombre, lorsqu’un jeune Beaunois, impatienté du bruit que faisait la haine contre Piron, s’avisa de crier : Paix donc ! on n’entend rien.

— Ce n’est pas faute d’oreilles ! répliqua Piron. Ce mot n’était pas mal brave. Tous les spectateurs se jettent sur lui : il parvient à sortir de la salle, mais il est poursuivi dans les rues à coups d’épées et de bâtons ; et peut-être aurait-il péri, si un Beaunois n’avait eu la grandeur d’âme de lui ouvrir sa porte et de lui donner asile.

Buste de Piron, Archives municipales de Dijon, 6 Fi 303

Piron composa contre les habitants de cette pauvre ville une foule d’épigrammes, et les Dijonnais ont pris plaisir à l’imiter. Tous les jeux de mots auxquels peut donner lieu la comparaison d’un sot avec un âne ont été employés jusqu’à satiété, et les Beaunois n’ont pas eu l’esprit de faire, ou d’acheter à Paris, une seule bonne épigramme contre Dijon. »

Stendhal n’évoque plus Dijon sauf de manière anecdotique dans son récit. On peut voir le souci de l’auteur de rapporter à la fois des anecdotes – les chamailleries entre Beaune et Dijon – des réflexions de type ethnologique bien que teintées de parti pris. L’auteur montre aussi un réel intérêt pour l’Histoire de la Bourgogne, ses hommes et femmes de lettres – Virginie Ancelot, le Président de Brosses ou Alexis Piron – mais aussi pour les arts comme le montre sa fascination des Pleurants des Tombeaux des ducs de Bourgogne. Stendhal présente aussi un autre visage de Dijon, celui d’une petite ville de 30 000 habitants aux allures encore presque médiévales par endroit, une ville qui n’avait pas encore connu les bouleversements urbanistiques de la seconde moitié du XIXe siècle.

Archives municipales de Dijon

Pour lire le texte entier :

Sur Gallica : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6919f/f177.item

Sur Wikisource : https://fr.wikisource.org/wiki/M%C3%A9moires_d%E2%80%99un_touriste/Texte_entier

On peut aussi consulter l’ouvrage en bibliothèque ou se le procurer en librairie

1Prosper Brugière baron de Barante (1782-1866), député du Puy de Dôme, Pair de France en 1819, ambassadeur de France au Danemark et académicien. Il rédige une Histoire des ducs de Bourgogne de la Maison de Valois en treize volumes, parus entre 1824 et 1826.

2Prosper Marilhat (1811-1847), peintre orientaliste et naturaliste. Il participe en effet à l’expédition scientifique du baron von Hugel au Moyen Orient. Il quitte l’expédition à Alexandrie puis rentre en France sur le Sphinx qui remorque jusqu’en France l’obélisque de Louxor.

3Les Deux Bourgognes : études provinciales : lettres, sciences et arts, éditée à Dijon, est très récente à l’époque où Stendhal écrit ces lignes puisque le premier numéro paraît en 1836. On en trouve quelques exemplaires sur Gallica :https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/cb343956992/date1837.r=

4Les numéros des Deux Bourgognes de 1837 comportent en effet plusieurs articles et extraits des lettres du Président Charles de Brosses (1709 – Dijon / 1777 – Paris). Ses lettres d’Italie ne pouvaient manquer d’intéresser Stendhal.

5Voir à ce sujet : Sylvain Venayre, « Mémoires d’un touriste : Stendhal, voyageur et historien ? », Recherches & Travaux [En ligne], 90 | 2017, mis en ligne le 15 juin 2017, consulté le 18 novembre 2020. URL : http://journals.openedition.org/recherchestravaux/890 ; DOI : https://doi.org/10.4000/recherchestravaux.890

6Stendhal n’est pas toujours très juste dans ses dates comme le prouvent ces passages.

7Honoré Jean Riouffe (1764-1813), girondin sous la Révolution, il est emprisonné puis libéré après le 9 Thermidor. Il est nommé préfet de Côte d’Or en 1804 et non 1802 comme l’indique Stendhal. Après avoir occupé plusieurs postes, il est nommé préfet de la Meurthe. C’est en effet en visitant les hôpitaux de Nancy où s’entassent les malades depuis la retraite de Russie en 1812 qu’il contracte lui-même le typhus et meurt le 30 novembre 1813.

8Il s’agit de Mathieu Molé (1781-1855), préfet de la Côte d’Or de 1806 à 1809. Nommé comte d’Empire, il sera par la suite président du Conseil sous Louis-Philippe Ier.

9Virginie Ancelot, née Marguerite Chardon à Dijon le 15 mars 1792 et décédée à Paris le 20 mars 1875. Elle commence une carrière de peintre et expose au salon de 1828 puis aide son mari dans l’écriture de vaudevilles et comédies. Peu à peu, elle signe ses textes seule. En 1837, soit un an avant la publication du journal de Stendhal, Virginie Ancelot a publié son texte le plus connu : Le château de ma nièce.

10Pierre Edouard Lémontey (1762-1826), homme politique, homme de lettres et écrivain natif de Lyon.

11Alexis Piron (1689-1773). Dramaturge dijonnais

12Le voyage de Piron à Beaune est publié en 1717, il y évoque les « ânes de Biâne », d’où la réflexion de Stendhal sur les oreilles des Beaunois.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Un site WordPress.com.

Retour en haut ↑

Créez votre site Web avec WordPress.com
Commencer
%d blogueurs aiment cette page :